Entretien avec Roger Pol Droit ()


Intervista con Roger Pol Droit .


Comment résumeriez-vous l’évolution des débats intellectuels en Italie depuis les années 70? (Par exemple: quels thèmes ont disparu, quelles questions nouvelles ont surgi, quels auteurs ou quelles écoles vous paraissent à mentionner absolument.)

Le sytle de pensée en Italie n’est pas aux controverses. Il y a plusieurs raisons à cela: la multiplicité des lieux d’élaboration et de diffusion de la pensée, ainsi qu’une tendence à la philologie et à l’éclectisme. Mais la tension est constante et vive entre le discours théorique et les mondes de la vie.
Dés les années 70, les débats se sont deroulés à l’occasion d’événements collectifs: les années de plomb du terrorisme, le nouveaux régimes des media, les “mains propres” de la justice. La vulgate dominante dans la gauche d’après guerre – Marx lu par l’école de Francfort et Croce filtré par Gramsci – a pu faire illusion sur sa capacité d’analyse. Mais en face des problèmes nouveaux – de l’antipsychiatrie au Brigades Rouges, de la “crise de la raison” aux conflits des religions, de la chute du mur aux guerres de globalisation – cette langue de bois a lamentablement failli. Ces limites étaient pourtant évidentes depuis le débat des annés 70 sur les sciences de l’homme. L’attention “structuraliste” aux langages et aux régimes de subjectivité -de la sémiotique à la psychanalyse – ont renouvelé la réflexion historiciste en Italie. Le “Groupe 63” (Eco, Berio, Sanguineti), I. Calvino et l’antipsychiatre Basaglia y ont trouvé les outils d’un renouveau des concepts et des écritures.
C’est aussi le grand moment de la pensée française, maintenant au plus bas.
Ensuite la philosophie a repris à s’exprimer en allemand creolisé. A’ partir de la formule de la “crise de la raison”, un débat s’est engagé autour de l’ épistemologie, soucieuse des fondements rationnels et d’une koiné hermeneutique: la pensée faible. Son tenant le plus connu, Vattimo affirme sans plus se trouver plus proche d’un prêtre que d’un scientifique! La quête du Graal de la raison dans le Babel des sciences a tourné court et le retour en force du pragmatisme a epuisé le pensiero debole. L’actualité est à l’écriture speculative, aux exempla ficta de la théorie de la justice et aux formalismes des philosophes du langage. C’est dans les recherches esthétiques que l’on trouve les aperçus les plus originaux: je pense à R. Bodei, à M. Perniola. Et encore une fois, les expériments de pensée dans les arts ont joué un rôle performatif.
Suite à l’experience pilote des “radio libres”, un débat passioné à eu lieu à la fin des anné 70 autour de l’espace publique (de)construit par les média. La politique n’a pas suivi, non sans conséquence sur les événements actuels. Pourtant la discussion était plus radicale de la critique “spectaculaire” des situationnistes et retrove aujourdhui sa pertinence dans les pratiques de réseau.
On pourrait conclure qu’ il n’est pas aisé en Italie de transformer les philologues en philosophes et la divulgation des savoir en champ culturel articulé. L’attention meritée dont jouissent des écrivains et penseur comme Eco est moins de l’ordre de l’ecoute que de l’ audimat. Mais l’originalité propre à la pensée italienne est d’intégrer ses manques à penser par de segments collectifs d’action et de passion.

Comment définiriez-vous les relations des intellectuels (ou des différents groupes d’intellectuels) et du pouvoir en Italie au cours de ces trente dernières années? Certains traits, dans ces relations, vous paraissent-ils spécifiques à l’Italie?

Les intellectuels italiens ne se partagent pas entre mélacoliques et utopiques, mais, pour Eco, en Apocalyptiques et Integrés. Opposition bancale puisque les Apocalyptiques visent l’integration, eventuellement dans les mouvements d’opposition. Une vocation realpolitique? Quoi qu’il en soit, tout le monde se doit d’éponger le nom de”mauvais maître”: marque d’infamie reservée, dés les années 80, aux intellectuels ayant porté un soutien plus ou moins explicite au “parti armé” des terroristes (T. Negri).
Surs de leur fait, les dirigents de la gauche au pouvoir ont pu revendiquer face aux intellectuels le primauté du politique; quitte à decouvrir, une fois à l’oppositon, le cris de douleur de l’intellighentjia (Moretti). Y a -t-il une prédisposition naturelle et partagée à eviter l’antithèse pour passer vite au compromis, eventuellement “historique”?
Quoi qu’il en soit, nulle part comme en Italie les intellectuels méritent leur nom de clercs. Par ex., toute discussion portant sur le rôle pervasif de la papauté dans la vie politique et institutionnelle – de l’enseignement à la recherche en biologie – est impensable. La proposition récente de sanctifier le fondateur de l’Opus Dei n’as pas suscité d’emoi! Quant’à l’Université, le contrôle des carrières de l’enseignement et de la recherche ne correpond nullement aux partages politiques. Il s’agit d’ une logique strictement corporative, aux conséquences particulièrement catastrophiques dans les sciences naturelles. C’est la ritournelle pathetique de la ‘fuite de cerveaux’ qui passe tour à tour du lento a molto agitato.
Heureusement, l’on trouve dejà dans les événements beaucoup d’humour, parfois noir.

Comment décrivez-vous ce qui a changé, ces derniers temps, dans la vie culturelle italienne, depuis l’arrivée au pouvoir de Berlusconi?

L’on voudrait mieux comprendre “Forza Italia”, sujet nouveau de la politique italienne, que l’on ne saurait reduire au seul Berlusconi. Sa “resistible” prise du povoir n’est est redevable ni à l’appui des industriels et du Vatican, ni au “coup d’état mediatique”. Le vocabulaire du condottière bouffon ou du fasciste est vide de sens. Le cavaliere est un sondage vivant, capable de représenter un ressemblement politique qu’il n’a pas creé, mais suscité. Le vrai problème ce sont le berlusconiani: personnes aisés bien sur mais aussi de jeunes chomeurs, des ouvriers ayant perdu confiance dans la politique et les syndicats. Tout aussi télé-dependants que ceux qui votent pour la gauche et persuadés que les lendemains qui chantent leurs appartiennent.
Qu’en est il de cette masse qui fût silentieuse et qui est vociférante, sensible aux populismes et rendue interactive par les sondages? On a souligné son rapport paradoxal au gouvernement actuel: toujours moins de confiance et pourtant plus d’adhésion.
Bref, il n’y a pas de culture de droite en Italie à moins que Forza Italia – avec son nationalisme de stade, sa croyance à la seule liberté de marché, sa passion pour les affaires et la richesse coussue, son idée du citoyen comme consommateur specialisé – n’en répresente une mutation aussi monstrueuse que dangereusement générale.

Que faire?

Ni l’indignation – passion intense mais passagère, ni la résistence – qui laisse initiative à l’autre, ne sauraient suffire.
Sans positions victimales, il faut garder à l’ordre du jour des média l’incompatibilité radicale dite “conflit d’interets”. Le contrôle publique de l’information, si délicat et mal reglé en démocratie, ne suffira pourtant pas.
Il faut repenser les régimes de savoir et leurs transmission à partir de l’école jusqu’au multimédia. Il faudrait appliquer en premier lieu la recette de Calvino: reécrire la tradition culturelle italienne, axée sur Dante et Petrarque, par l’Arioste et Galilée. Croiser l’errance poétique et la précision des sciences; porter de la aventure dans la recherche et de la rigueur dans la littérature.
Ensuite ouvrir le débat sur la laicité dans un pays confessionel.
Rien ne prouve qu’un nouveau gouvernement va poser ces problèmes politiquement peu corrects. Du temps de la gauche, la télévision de service publique, prise au piège de la concurrence, ne valait pas mieux des chaines privées. Sans une autre option culturelle, Berlusconi ne ferait que récupérer ce qui est déjà le sien.
L’occasion est à cuellir: s’il est vrai que la bonne compagnie est toujours la même, cette fois -ci la mauvaise compagnie est excellente. Et rien n’empêche d’imaginer que le gouvernement Berlusconi ne disparaisse de façon originale et instructive pour tous. Italiens encore un effort.

Print Friendly, PDF & Email

Potrebbe piacerti anche

Lascia un commento