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Pour une guérilla sémiotique

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Da: Le Monde diplomatique. Mensuel critique d’informations et d’analyses, Paris, juillet 1978, p. 35.


On s’en prend souvent aux mass media avec des techniques paléo-glotiques ; des mots très anciens servent à analyser des phénomènes qui nous dépassent très franchement, quand il faudrait forger des concepts nouveaux pour approcher plus intelligemment l’effet dévastant des médias.
Nous, sémioticiens du langage, nous sommes radicalement opposés au modèle économique de la théorie de la communication ; à des termes comme « production » de sens par exemple, car le sens ne fonctionne pas sur le modèle de l’économie. Dans le sens nous trouvons ceci : provocation, défi, sublimation, falsification, parodie, fascination, etc. ; aucune de ces catégories n’est économique, il faudrait, d’autre part, imaginer différemmenr la relation au signe. Longtemps, on a considéré que les signes étaient des « systèmes de représentation » ; on se fondait pour soutenir cela sur une vieille idée de linguistique ; mais la linguistique, Dieu merci, n’en est plus là.
Aujourd’hui, nous considérons le langage comme un ensemble d’actions, de passions, de tactiques et de stratégies de pouvoir ; c’est un ensemble de modalités (concernant notamment les idées de savoir, devoir, vouloir, croire, être, paraître, vérité, faux, secret…). C’est, en tout cas, un système où il n’y a pas de signes qui renvoient un monde réel quelconque ; ce système opère à partir des positions d’un énonciateur qui évacue le problème de la subjectivité et de l’intentionnalité grâce, justement, au fonctionnement du langage.
Nous proposons donc de changer la théorie de la communication en adoptant un système où, seuls, seraient pris en charge les actes du langage et les modalités de l’ énonciation ; cela nous indiquerait à quel niveau on doit comprendre ce qui est dit. Ainsi, et seulement ainsi, pourront être lus les guillemets, la parodie et la simulation ; ces expressions dominantes du monde d’aujourd’hui.
Après réflexion sur ces questions, nous avons constitué avec des étudiants de l’université de Bologne et des collaborateurs de Radio-Alice un séminaire de travail sur la Falsification. On s’est intéressé, très sérieusement à ces signes particuliers de la communication que sont les passeports, les billets de banque, les cartes de crédit, les reçus de téléphone, etc. Nous avons lu ces éléments avec les concepts de ia nouvelle sémiotique ; nous avons tenu compte non des signes mais des modalités d’énonciation de ceux-ci ; ainsi, pour nous, un billet de banque n’est pas seulement un signe, mais surtout le résultat d’une guerre entre les faussaires et l’Etat qui transforme chaque billet en une véritable forteresse sémantique truffée de codes complexes de protection contre les froudes.

À la merci de la technique

A propos de billets de banques, précisèment, nous avons consulté tous les travaux d’Interpol sur la falsification de |a monnaie et sur les techniques de protection mises au point. Nous avons appris de la sorte, dans un rapport d’Interpol, que le système de reproduction offset avait énormément favorisé la falsification. Cela se comprend ; car, aujourd’hui, les « coupons-valeurs » sont très nombreux puisque les billets de banque (qui ont chassé le référent-étalon : l’or) sont de plus en plus chassés par de nouveaux papiers-valeurs (cartes de crédit, chèques-restaurant, « bons » de toutes sortes…) qui ne possèdent pas les signes de sécurité incorporés aux billets bancaires ; une petite entreprise qui émet des « bons » ne peut, pour des raisons de coût, les munir des dispositifs non falsifiables de la monnaie. Cette entreprise est donc à la merci d’un médium offset.
Mais on est déjà loin, et d’autres médias plus perfectionnés existent actuellement ; lors d’une réunion confidentielle tenue en 1976, Interpol a demandé aux industriels de ne pas introduire dans le marché les photocopieuses en couleur et en relief (qui sont prêtes) parce que l’organisation ne saurait comment lutter contre les falsifications que cela provoquerait. Ainsi l’avancement des techniques est en train de détruire sous nos yeux des référents qui paraissaient incontournables. Les signes mêmes qui nous différencient en tant que personne, en tant qu’individu : les passeports par exemple, qui établissent et garantissent qui nous sommes, ne sont plus du tout protégés dans leur unicité. Un passeport, aujourd’hui, c’est n’importe quel passeport. Les tampons qui garantissent l’authenticité des documents, ces tampons qui sont parfois l’Etat lui-même, nous savons les reproduire en quelques minutes au moyen d’un matériel bon marché, en plastique, vendu aux enfants : au lieu de projeter des images de Walt Disney vous projetez le tampon de la préfecture et vous le reproduisez très facilement. Les étudiants de mon groupe ont voyagé régulièrement entre Bologne-Paris-Berlin avec de faux passeports et de faux tickets de train (car les tickets de train sont aussi très faciles à falsifier).
Nous savons également falsifier les clefs de voiture, les compteurs d’électricité, les factures, les tickets de cinéma, etc., ainsi, bien entendu, que les billets de banque, qui n’ont plus de secrets pour nous.
Pourquoi avoir fait cela ? Certains de nos étudiants croyaient naïvement qu’on était en train de mettre au point un système généralisé de sabotage contre l’Etat, qu’on allait abattre l’Etat avec ce procédé. En fait, nous étions simplement en train de pratiquer ce que j’appellerai une guérilla sémiotique. Devant un système où le référent a disparu et qui, comme le dit Baudrillard, est saisi d’une folie de simulation, nous avons été tenté de lui répondre, ironiquement, par excès. Nous avons voulu le pousser à l’extrême par une pratique humoristique (et non pas une pratique de détournement). La falsification n’était pour nous qu’une petite parabole de la simulation généralisée dans laquelle nous vivons. Parabole d’un système qui se mord la queue puisqu’il construit des machines de plus en plus perfectionnées qui favorisent la dispersion des règles de sécurité imposées naguère pour garantir sa propre existence. Nous avons poussé à bout la logique parodique du système après une longue réflexion sémiotique.
La théorie, la mise au clair de concepts nouveaux, a precédé notre pratique ; et cela est important, car il ne faut pas rêver que d’une pratique, quelconque sortent des concepts tout prêts, comme Minerve toute arméé de la tête de Jupiter. Non, il faut commencer par la théorie ; reprendre; les livres de logique ; réfléchir, dépoussiérer les vieux concepts qui nous empêchent de lire notre monde déjà nouveau. Et nos pratiques subversives seront changées.

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Paolo Fabbri

Paolo Fabbri è un semiologo italiano i cui studi spaziano in vari ambiti legati al linguaggio, alla comunicazione, ai segni, alle arti.

Attualmente, dirige il CiSS (Centro Internazionale di Scienze Semiotiche) dell'Università di Urbino e insegna Semiotica dell'Arte al Master of Arts presso la LUISS (Libera Università Internazionale di Studi Sociali) di Roma.

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