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Le chercheur et son moi

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Da: Paul Caro, Le Monde, 13 juillet 1980.


Une des branches de la littérature qui se développe le plus vite actuellement est celle de la « littérature » scientifique. Par là, il ne faut pas entendre les textes scientifiques écrits pour le grand public, sous forme de livres ou d’articles de revues de vulgarisation, mais la masse d’articles qui sont publiés dans les nombreuses revues spécialisées. Le terme « littérature » est d’ailleurs consacré par le Jargon professionnel du monde savant. C’est que le papier imprimé est l’aboutissement ultime des efforts du chercheur, le produit fini du travail de laboratoire, et cette production emplit des bibliothèques entières.
Le rôle des « publications » dans les carrières de la recherche est capital, c’est théoriquement par leur nombre et leur qualité que se mesure la production scientifique. Des systèmes d’évaluation complexes ont été mis en place ; par exemple, le célèbre Science Citation Index qui relève systématiquement les citations que font les auteurs des articles antérieurs. Cela permet de juger a posteriori l’impact réel d’une publication : un travail souvent cité peut être considéré comme très bon, comme une référence, c’est-à-dire qu’il a de l’influence, qu’il ouvre une voie, qu’il laisse une empreinte. Il peut arriver aussi d’ailleurs qu’un très mauvais article fasse un très bon score, parce que tout le monde essaye de le mettre en pièces. Le pire, comme en toutes choses, étant, bien entendu, l’indifférence.
Car il importe d’être connu. En effet, l’analyse détaillée des articles révèle la structure réelle du système scientifique. C’est ce qu’ont tenté Bruno Latour et Paolo Fabbri, dans un article de février 1977 paru dans Actes de la recherche en sciences sociales, la revue de Pierre Bourdieu 1. Cet article est Intitulé « La rhétorique de la science, pouvoir et devoir dans un article de science exacte ». La publication choisie pour l’analyse est une note parue en 1962 dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences 2. Donc, un article de cinq pages en français. Le gag dans cette analyse est que les auteurs ont eu la main particulièrement heureuse puisque le signataire principal de la note n’est autre que le professeur Roger Guillemin, qui devait recevoir le prix Nobel à l’automne 1977, justement pour les travaux décrits en partie dans cette note.

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L’analyse que fait un sociologue d’un article scientifique n’est naturellement pas celle que ferait un scientifique. Il y voit d’abord, immédiatement, apparaître les réseaux de pouvoirs et; les stratégies de conflits, ne serait-ce que par l’ordre des signataires, les remerciements éventuels (pour les supports financiers), le choix de la revue, etc. Il ausculte ensuite le système de références dont est bardé tout article de sciences exactes, car, constamment, à l’appui d’une affirmation, ou de son contraire, les auteurs citent des articles antérieurs parus dans la « littérature ». Les articles cités forment, d’une part, un système qui étaye les affirmations contenues dans l’article, d’autre part, les articles attaqués représentent un état de connaissance antérieur à démolir. Très souvent, les articles scientifiques sont ainsi des communications de combat, et leurs auteurs apparaissent engagés dans un conflit.
Pourquoi un conflit ? Et bien, parce que les chercheurs ont besoin d’affirmer leur autorité et qu’ils sont en concurrence avec d’autres pour le prestige de la découverte. L’article scientifique est le terrain sur lequel se joue la bataille pour la crédibilité : l’enjeu est l’accumulation d’autorité qui conduit à la reconnaissance, par là au prestige, par conséquent au pouvoir. Le problème essentiel du chercheur est d’obtenir de ses pairs la reconnaissance de la qualité de ses travaux. C’est dans le champ clos de la « littérature » internationale que cela se juge. Il y a aussi d’autres mesures relativement objectives du succès, ce sont, par exemple, les invitations aux conférences internationales, les propositions de présidence de réunions, les articles sollicités, les prix, etc., et surtout, dans le monde français, la promotion dans la hiérarchie.
L’article de Roger Guillemin de 1962 est un exemple-type parce que justement il cherche, pathétiquement, à convaincre. Il cherche à convaincre qu’il a isolé une fraction d’un extrait hypothalamique qui contient une substance baptisée T.R.F., qui serait une hormone, une hormone donc secrétée par le cerveau, qui, avec quelques intermédaires, contrôle finalement le fonctionnement de la glande thyroïde. Si l’auteur réussit, il en tirera le prestige de l’autorité et bien plus : « L’opération de convaincre va déclencher dans l’âme des pairs la reconnaissance. Autrement dit, l’auteur va recevoir du crédit. Ce crédit marqué quantitativement par les citations peut se convertir à l’intérieur de la profession en position et fonds de recherche… 2
Un article scientifique n’est donc pas toujours un discours neutre, technique, objectif, il peut être aussi un discours passionnel Reflet de la passion de la recherche à coup sûr parce qu’elle est d’abord nécessaire, mais aussi rage d’être écouté, compris et apprécié. C’est en plus se donner les moyens matériels de progresser, puisque les conditions financières ou personnelles pour assurer la poursuite des travaux dépendent de la qualité de la réception faite aux textes écrits par la communauté scientifique internationale.
En 1962, Roger Guillemin est loin d’avoir convaincu. Depuis sept ans déjà il cherche à démontrer la validité de l’hypothèse avancée par l’Anglais Harris : la production d’hormones par le cerveau, organe de la pensée, ainsi ravalé, selon les détracteurs nombreux et puissants d’Harris, au rang d’une glande vulgaire. I1 ne réussira que sept ans plus tard, en 1969 3, et en 1977 il montera sur le podium de Stockholm aux côté de son ancien collaborateur et rival Andrew V. Schally. Leur long combat restera l’une des sagas de la science du XXe siècle.
Guillemin a réussi au prix d’efforts incessants, dans la passion, avec l’aide d’une volonté de fer, fixée, comme celle de Schally, sur un seul but, et aussi parce que le système américain lui a donné sa chance assez longtemps pour lui permettre de survivre en outsider marginal à la traversée du désert. Cela démontre que le succès dans la recherche dépend de ta qualité des hommes qui la font. La productivité scientifique reposé d’abord sur la personnalité des chercheurs. Leurs « conditions de travail » ne sont pas seulement matérielles, mais morales. C’est ce que l’analyse sociologique de la « littérature » démontre, l’expérience quotidienne de la pratique de la recherche aussi.
C’est malheureusement ce que nos faiseurs de réforme, qui s’attachent seulement aux structures, semblent ignorer. La sensibillté du chercheur à l’opinion que l’on a de lui et de ses travaux est un fait expérimental qui devrait être sérieusement pris en compte. Au contraire on fait tout pour heurter cette sensibilité en imposant par exemple jusqu’à un âge avancé des examens de passage traumatisante pour l’ego et qui induisent des comportements serviles à l’égard des personnalités puissantes, véritable incitation au conformisme comme l’a souligné Guillemin dans une interview retentissante 4, situation encore aggravée, pense-t-il, par le fait qu’en France, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis, le pouvoir dans la science et la compétence scientifique ne vont pas forcément de pair.


  1. B. Latour et P. Fabbri, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 13, février 1977, page 81. torna al rimando a questa nota
  2. R. Guillemin et collaborateurs, Comptes rendus Académie des sciences, Paris, T. 255, page 1018 (1962). torna al rimando a questa nota
  3. R. Guillemin et collaborateurs, Comptes rendus Académie des sciences, Paris, T. 269 D, page 1870 (1969). torna al rimando a questa nota
  4. Le Monde, 10 décembre 1977. torna al rimando a questa nota
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Di Paolo Fabbri
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Paolo Fabbri

Paolo Fabbri è un semiologo italiano i cui studi spaziano in vari ambiti legati al linguaggio, alla comunicazione, ai segni, alle arti.

Attualmente, dirige il CiSS (Centro Internazionale di Scienze Semiotiche) dell'Università di Urbino e insegna Semiotica dell'Arte al Master of Arts presso la LUISS (Libera Università Internazionale di Studi Sociali) di Roma.

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