Spécifier pour transmettre: le papier, la blatte, l’homme

Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme

Maison Suger
16, rue Suger
Paris
(M° Odéon ou Saint-Michel)

Mercredi 6 avril 2016, 13h30 à 16h30

Séminaire de sémiotique 2015-2016
La question de la transmission : histoire, anthropologie, éducation
(Second semestre)

Paolo Fabbri
Spécifier pour transmettre: le papier, la blatte, l’homme
La première année du séminaire consacrée à la transmission a exploré la pertinence de cette notion à la croisée de nombreux champs disciplinaires : linguistique, histoire des institutions, anthropologie, sociologie, psychologie et psychiatrie, biologie… Et la sémiotique a montré l’efficacité de ses analyses dans l’examen des réussites et des échecs des procès de transmission. Elle a aussi permis de préciser le statut de cette configuration par opposition notamment à la communication. Or, de même que l’analyse de la transmission a permis de remettre en question la classique dichotomie sémantique entre nature et culture (axiologie collective), élément central des réflexions l’an passé, de même conduit-elle, mutatis mutandis, à interroger la non moins classique dichotomie vie vs mort (axiologie individuelle).
Car la transmission implique le passage transgénérationnel et transforme du même coup la représentation sémantique de la catégorie : les morts sont appelés à vivre dans les vivants et ceux-ci, futurs morts, anticipent leur survivance. Cette interpénétration entre les deux états, avec leurs modes de présence variés, constitue, semble-t-il, un des traits définitoires de la transmission. Ses implications méritent un surcroît d’exploration et d’approfondissement. Enfin, de manière plus générale, si le véritable lieu, et sujet, de la transmission est bien l’histoire, qui met nécessairement en jeu et en scène vivants et morts, se pose la question lancinante de la continuité et du changement – deux aspects de la transmission – et celle, aussi, de la rationalité de l’histoire, qui se doit de transmettre aussi le non rationnel.
La poursuite de cette réflexion permettra d’aborder sous un éclairage nouveau ce qui était désigné à juste titre comme le premier champ d’investigation s’imposant intuitivement en matière de transmission, l’éducation, qui n’a guère été étudié durant la première année du séminaire. Entre école élémentaire, enseignement secondaire et formation supérieure, les propriétés transmissives sont différentes, et divergent peut-être. De la constitution du sujet de l’énonciation à l’échange entre instances énonciatives, la réflexion sur l’éducation dépasse en effet l’interaction entre les seuls vivants. Qu’il s’agisse de littérature, de philosophie, d’histoire ou de sciences exactes, la relation éducative passe en premier lieu par l’adresse des morts aux vivants. Quelles en sont les implications sur la conception de l’éducation, de ses contenus et de ses stratégies de transmission ? Et, surtout, à partir de quels seuils l’éducation peut-elle devenir transmission, éducateurs et éduqués acceptant d’interagir sous un autre statut que celui de « en cours de vie », résolvant ainsi l’hiatus éducation vs transmission ?
Dans la ligne des apports d’une sémio-anthropologie de la transmission, voilà donc de solides raisons de poursuivre la réflexion sur la question des relations complexes – et à la source, probablement, de la diversité des conceptions de la transmission – des morts et des vivants : « présence » des morts dans le temps des vivants, don, dette des héritages, commémorations ou leur absence, qui marquent la spécificité des styles culturels de transmission.
En dépit du poids de l’investigation prévue dans les champs précédemment convoqués, mais sous leur éclairage, les travaux du séminaire permettront également d’introduire la question de la transmission de la sémiotique elle-même: la prise en compte du paradoxe d’une reconnaissance avérée dans certains domaines professionnels, ainsi celui du médiatique, mais très faible dans le domaine académique ; la réflexion sur les stratégies de formation, à caractère historique et chronologique ou conceptuel et logique ; la combinaison, heuristique chez la plupart des sémioticiens promoteurs de « courants » sémiotiques, entre les héritages structuraliste et phénoménologique ; les perspectives de diffusion, soit sous la forme d’un MOOC soit sous d’autres formes pédagogiques à vocation internationale.

[Denis Bertrand, Jean-François Bordron, Ivan Darrault-Harris, Jacques Fontanille]

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